ACTUALITES du Burkina Faso

LA POUSSEE DJIHADISTE

Ci-dessous une série d’articles publiés par le journal Le MONDE AFRIQUE en avril 2017 qui traite de la poussée djihadiste sur la frontière Nord du Burkina avec le Mali. Poussée inquiétante, de plus en plus présente avec des intimidations des populations, des meurtres ciblés qui terrorisent les populations et ont fait fuir pendant quelques mois les enseignants. Le gouvernement Burkinabé  tente de réagir mais il manque de moyens. Le risque est une partition du pays avec une zone  hors contrôle gouvernemental au Nord du Burkina. L’enjeu est donc d’importance! Un article générique sur le sujet, plus 6 reportages donnant l’ambiance locale face à cette déstabilisation en cours. En cours car, malheureusement, on a dépassé le stade de la simple menace.

Le nord du Burkina Faso démuni face aux djihadistes

Dans la région Sahel, le sentiment d’abandon des populations grandit et profite aux groupuscules terroristes.

Il a parcouru le nord du Burkina Faso jusqu’à la frontière malienne – un périple d’une semaine à travers la région Sahel, qui fait face depuis des mois à une augmentation des attaques terroristes. Abdulrahmane Barry vient juste de rentrer, et il est excédé : « Ce qui se passe là-bas est terrible ! La population est traumatisée. Elle vit dans une terreur absolue. » Le coordinateur des associations du Nord a voulu constatervérifier ce qui se dit dans les grandes villes : là-bas, la menace terroriste de plus en plus pressante aurait fait perdre à l’Etat le contrôle d’une partie de son territoire.

Depuis 2015, une vingtaine d’attaques terroristes ont endeuillé cette zone, entraînant la mort de près de 70 personnes. Les victimes sont surtout des militaires, gendarmes et policiers, harcelés à leur poste par des « hommes armés » restant à chaque fois « non identifiés ». Sous-équipées et en nombre insuffisant pour assurer une vraie riposte, les forces de sécurité du nord voient se répéter sans cesse le même scénario : des individus encerclent leur position, tirent à tout-va et dérobent du matériel avant de prendre la fuite en direction du Mali, sans jamais être rattrapés.

« Tout tourne autour du manque de moyens. La protection des postes de sécurité est insuffisante. Il y a aussi un problème d’effectifs. Le nord n’est pas assez couvert. Quant au salaire des hommes qui y sont envoyés, il est dérisoire ! Cela ne peut pas les encourager à bien faire leur travail », résume, un peu désespérée, une source au sein de l’état-major général des armées.

« On nous demande, à nous, de collaborer ? »

La chute du régime de Blaise Compaoré, en octobre 2014, puis la dissolution du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) à la suite du coup d’Etat avorté de septembre 2015, ont affaibli le système sécuritaire. Blaise Compaoré négociait avec les groupes terroristes de la sous-région, qui, en retour, ne frappaient pas le Burkina Faso. Gilbert Diendéré, le patron du RSP, contrôlait tout le renseignement. La démission du premier et l’incarcération du second ont fait s’écrouler une structure que le nouveau pouvoir doit désormais repenser et reconstruire.

Face au manque de réactivité du gouvernement, la colère monte. « Lorsque les postes de sécurité sont attaqués, certains d’entre nous se disent que cela n’est pas plus mal. Quand on appelle les forces de défense pour un braquage, elles n’interviennent jamais dans les temps. Elles ont démissionné. Et après on nous demande, à nous, la population, de collaborer, de prendre les armes à leurs côtés ? Mais n’est-ce pas plutôt le moment de faire une croix sur ces gars-là ? », s’emporte un habitant de Djibo, furieux.

Un cercle vicieux s’est enclenché. Car, pour gagner les cœurs, les terroristes évitent de cibler les civils, du moins ceux qui ne collaborent pas avec l’Etat. Alors la population préfère se taire, ne pas dénoncer et ne pas coopérer avec les autorités, soit par crainte de représailles des terroristes, soit pour signifier sa colère envers des forces de l’ordre incapables de la protéger. Le résultat pourrait être explosif – le divorce entre le peuple et les autorités.

« Terreau fertile »

Ce ras-le-bol des gens du Nord est amplifié par le sentiment que le pouvoir central a abandonné la région, et ce depuis l’indépendance. Les routes traversant le Sahel, rares et difficilement praticables, isolent les habitants lors de la saison des pluies. Les centres de santé sont peu nombreux et éloignés : dans une étude menée en 2012, l’Institut danois des droits humains estimait que les habitants du Sahel devaient parcourir en moyenne 12,5 km pour s’y rendre, distance sensiblement plus longue que la moyenne nationale de 7,3 km. Le taux de scolarisation, lui, est le plus faible du pays : 53 % en 2016, contre 86 % au niveau national, selon le ministère de l’éducation.

« L’ignorance, la pauvreté et l’isolement constituent un terreau fertile pour les terroristes qui veulent recruter. Malheureusement, ces trois éléments sont présents dans le Nord », regrette le colonel à la retraite Jean-Pierre Bayala. Les autorités craignent de plus en plus qu’une partie de la population se radicalise. Fin 2015, le ministère de la sécurité et la gendarmerie évoquaient la présence de cellules terroristes dormantes sur le territoire. Aujourd’hui, les autorités parlent de réseaux de recrutement, allant jusqu’à annoncer, le 24 mars, qu’elles en avaient démantelé un en octobre 2016. L’annonce peut laisser sceptique mais révèle en tout cas un développement du phénomène.

La création du groupe terroriste burkinabé Ansaroul Islam, fin 2016, n’est pas anodine, bien que ses capacités tant humaines que matérielles soient pour l’instant limitées. « Nous savons qu’Ansaroul Islam a recruté des jeunes pour les former à l’étranger », confie une source au sein de la gendarmerie.

« Nous allons faire face »

Face à cette situation qui ressemble toujours davantage à une bombe à retardement, le gouvernement a multiplié les annonces, le 24 mars : renforcement des moyens humains et matériels des forces de défense au Sahel, réforme de la police de proximité, création d’un conseil national de gestion de crise terroriste…

Il convient d’attendre pour juger de la mise œuvre de ces promesses, mais le message délivré par Simon Compaoré, le ministre de la sécurité, a redonné du moral aux troupes et de l’espoir aux populations : « Qu’ils s’appellent AQMI [Al-Qaida au Maghreb islamique], Al-Mourabitoune, Etat islamique ou Ansaroul Islam, nous allons faire face. Et l’Histoire retiendra qu’à une période donnée, nous avons été injustement attaqués et que nous nous sommes organisés pour opposer une résistance qui nous a permis d’engranger des victoires et d’assurer l’intégrité territoriale de notre pays. »

CI-DESSOUS: La série des 6 articles

  1. Menaces djihadistes aux enseignants du nord du Burkina : « Tu fais l’école du Blanc, tu iras en enfer ! »

Le Burkina Faso à l’épreuve du terrorisme (1/6). Après l’assassinat d’un des leurs, les 1 667 professeurs de la province du Soum ont pris la fuite.

Une école à Yakouta, dans la région du Sahel, au Burkina Faso, en 2009

Certains tableaux noirs portent encore des traces de craie, mais, face aux pupitres des maîtres, les petits bancs de bois sont vides. Dans le Soum, province du nord du Burkina Faso bordée par la frontière malienne, l’intégralité des 380 écoles ont été désertées en mars, privant de cours plus de 54 000 écoliers. Dans l’Oudalan, la province voisine, plus de 60 % des enseignants ont également fui, selon le ministère de l’éducation.

« Mes collègues et moi sommes partis prendre nos affaires et nous avons fui. Sur la route, c’était la débandade »

Tous avaient en tête un nom, devenu le funeste symbole de la montée du terrorisme qui endeuille la région du Sahel depuis des mois : Salif Badini. Le 3 mars 2017, ce directeur de l’école de Kourfayel, une commune proche de Djibo, le chef-lieu du Soum, a été assassiné dans son établissement avec un parent d’élève. Le mouvement de panique a été immédiat. Dans les heures qui ont suivi, les 1 677 enseignants basés dans le Soum ont pris la fuite.

Adama*, enseignant dans une école primaire près de Djibo, était en classe lorsqu’un de ses collègues lui a appris la nouvelle. Avec ce ton calme et ce sourire si caractéristiques de la pudeur des Burkinabés, il raconte : « J’ai immédiatement libéré les élèves. Je ne leur ai rien expliqué, pour ne pas leur faire peur. Mes collègues et moi sommes partis prendre nos affaires et nous avons fui. Sur la route, c’était la débandade. Un cortège de motos. Personne ne causait, nous avions seulement peur. »

Garder le silence pour rester en vie

Les enseignants rencontrés pensent que si les terroristes les ciblent, c’est parce que certains d’entre eux ont participé à une formation à la police de proximité, en décembre 2016. Une opération organisée par le ministère de la sécurité et maladroitement médiatisée. « C’était une façon de nous rassurer, mais ça a produit l’effet inverse. Cela nous a exposés et identifiés comme des collaborateurs des forces de sécurité. Et ce sont ces gens-là que les terroristes ciblent », dénonce Lassane*, enseignant dans une école primaire au sud de Djibo. Depuis, la majorité de la population du Nord préfère garder le silence pour être sûre de rester en vie.

« Tu fais l’école du Blanc, tu formes des bandits, tu iras en enfer » Menaces reçues par les profs de la province du Soum.

La confiance installée, Adama accélère le débit : « Je sais qu’il y a des gens qui se réjouissent de notre fuite. Des individus sont venus me voir pour me dire que je formais des bandits et que quand tu fais l’école du Blanc, tu n’es pas sûr d’aller au paradis, mais plutôt en enfer. »

Adama n’est pas le seul à avoir reçu des menaces. Déjà, avant la mort de Salif Badini, les enseignants de trois écoles ont vécu l’incursion d’hommes armés et cagoulés dans leurs établissements. « C’était le 25 janvier, dans les écoles de Pétéga, de Lassa et de Pelem-Pelem, au nord de Djibo, précise Angéline Neya, directrice régionale de l’éducation au Sahel. Les terroristes ont intimé l’ordre aux enseignants de ne plus enseigner le français aux élèves. Seulement l’arabe et le Coran. »

Une semaine plus tard, c’était au tour des enseignants du village de Kouyé d’être inquiétés. « En plus de l’enseignement du Coran, ils ont exigé des collègues dames qu’elles portent le voile », précise un communiqué des syndicats de l’éducation publié la veille de l’assassinat de Salif Badini. Déjà, les cinq syndicats signataires demandaient aux autorités politiques de « prendre les mesures nécessaires pour assurer la quiétude des populations dans la zone sahélienne ». Depuis, les ministères de l’éducation et de la sécurité sont allés à la rencontre des enseignants.

« Nous refusons d’être terrorisés »

Le 24 mars, Simon Compaoré, le ministre de la sécurité, a évoqué la future mise en place d’un dispositif permettant de renforcer la sécurité du corps professoral. « Je suis sûr que les gens vont commencer à rouvrir les classes, à enseigner dans la langue que nous utilisons aujourd’hui dans nos écoles pour ne pas subir le diktat des terroristes. Nous refusons d’être terrorisés », a déclaré le ministre, avec entrain et optimisme.

« Les autorités nous demandent de ne pas céder à la psychose, mais au fond, on sent un malaise »

Selon le ministère de l’éducation, tous les enseignants basés dans le Nord ont repris le travail début avril. Sur le terrain, la plupart des écoles ont effectivement été rouvertes. Mais selon plusieurs sources locales, au nord de Djibo, dans les villages proches de la frontière malienne, certains enseignants n’ont toujours pas repris le travail. « Les autorités nous demandent de ne pas céder à la psychose et de rejoindre nos postes, mais au fond, on sent un malaise. Certains d’entre nous n’arrivent pas à prendre une décision ferme et vont tarder le pas », assure l’un d’entre eux

Etre Touareg au Burkina : « Ici, quand on a la peau claire, on est présumé terroriste »

2) Le Burkina Faso à l’épreuve du terrorisme (2/6). Avec la montée de l’insécurité dans le nord du pays, le racisme grandit à l’égard des Touareg et des réfugiés maliens.

Le camp de réfugiés de Goudoubo, dans le nord-est du Burkina Faso. Crédits : Morgane Le Cam

C’est l’une des zones les plus fréquentées de Ouagadougou. Autour du grand marché de la capitale du Burkina Faso, les taxis et les motos jouent des coudes pour se frayer un passage entre les piétons. Cet après-midi du 24 mars, un homme d’origine touareg – une ethnie majoritairement implantée au Mali – descend d’un bus, devant un grand magasin de la place. Les regards des commerçants convergent immédiatement vers lui. Il a la peau claire, porte un turban beige et une veste large : c’est suffisant pour le considérer comme suspect. Présumé « coupable », il finira par être fouillé puis remis aux forces de sécurité. Faute de preuves, il sera vite relâché.

Quelques minutes plus tard, sa photo est publiée sur la page Facebook d’une radio burkinabée. « Regardez-le… Il me met dans tous mes états, ce que je ressens pour lui, c’est plus que de la haine. » « De vrais criminels. » « Belle action qui doit se généraliser. » Les commentaires postés sous la photo en disent long sur un phénomène qui, depuis l’accélération du rythme des attaques terroristes dans le nord du Burkina Faso, prend de l’ampleur. Les Touaregs, ou « peaux claires », comme les appellent les Burkinabés, sont de plus en plus stigmatisés.

Délit de faciès

Touaregs, terroristes, réfugiés. La confusion est courante. Son origine est à chercher du côté de la guerre au Mali. Après le début des combats, en 2012, la population touareg a massivement fui en Mauritanie, au Niger et au Burkina Faso. Dans les deux camps de réfugiés du nord du pays, Mentao et Goudoubo, cette ethnie est aujourd’hui majoritaire, si bien que pour beaucoup de Burkinabés, Touaregs et réfugiés ne font qu’un.

Sur le front malien, un groupe indépendantiste touareg, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), a annoncé au début de la guerre son alliance avec l’organisation terroriste Ansar Dine pour lutter contre l’Etat. Il a fini par se rétracter, mais, dans les esprits de la sous-région, une autre assimilation est restée : celle entre Touaregs et terroristes.

Le délit de faciès contre le Touareg interpellé à Ouagadougou est intervenu quelques heures après une conférence de presse du ministère de la sécurité annonçant qu’un commanditaire présumé des attentats de Ouagadougou, en janvier 2016, avait été identifié : Mimi Ould Baba Ould Cheikh, un nom malien à consonance touareg… La gendarmerie le présente comme un ancien pensionnaire du camp de réfugiés de Mentao. Un site immense, planté dans la province du Soum, parsemé de bâches blanches sous lesquelles sont encore réfugiés 12 300 Maliens. Selon nos informations, malgré des passages réguliers dans le camp de Mentao, Mimi Ould Baba Cheikh n’a jamais figuré sur la liste des réfugiés.

« Maintenant, quand il y a une attaque, les gens disent que ce sont nous, les réfugiés »

Pour les autorités, ce site pose problème. « Le camp est proche de la frontière malienne, les allers-retours des réfugiés sont difficiles à contrôler », explique une source sécuritaire. Il y a six mois, un fils de réfugiés maliens installés à Djibo a été identifié sur une vidéo, kalachnikov à la main. Il était connu pour ses passages fréquents dans le camp de Mentao. Depuis cet épisode, la crainte des autorités monte, les amalgames aussi. « Maintenant, quand il y a une attaque, les gens disent que ce sont nous, les réfugiés. Nous sommes clairs et ils pensent que les terroristes sont forcément clairs », regrette Aziz*, réfugié depuis 2012 à Dori, dans le nord-est du pays.

Chasse à l’homme

A quelques encablures de chez Aziz, Salif* s’apprête à faire le thé. Lui aussi est réfugié au Burkina Faso depuis 2012. Avec la recrudescence des attaques terroristes, il affirme également avoir vu monter un sentiment anti-« peau claire ». « Nous, les Touareg, nous avons trois maladies. Deux que nous pouvons soigner, l’autre non. La maladie du turban, ça, on peut l’enlever. La maladie de la barbe, ça, on peut la raser. Mais la maladie de la peau blanche, ça, on ne peut rien y faire », explique-t-il calmement, le regard baissé.

Début mars, ce racisme a pris des proportions inquiétantes. A Djibo, épicentre de la menace terroriste qui endeuille la province du Soum depuis des mois, un appel à la chasse à l’homme a circulé sur les réseaux sociaux et dans les téléphones portables : « A toute la population de Djibo, province du Soum, levez-vous comme un seul homme pour chasser les réfugiés touareg qui sont dans les environs de Djibo. Qu’ils retournent d’où ils viennent. C’est la guerre au Mali qui a fait que les autorités les ont accueillis et pourtant, ce sont les mêmes qui sont en train de faire du mal dans la région. »

« Certains ont voulu partir, mais pour aller où ? Nous sommes coincés »

Sous les tentes du camp de Mentao, un vent de panique a soufflé. « Nous avons eu très peur. Certains ont voulu partir, mais pour aller où ? Nous sommes coincés », s’inquiète un réfugié. Face à l’insécurité qui persiste au Mali, les quelque 32 000 réfugiés au Burkina Faso attendent toujours de pouvoir rentrer chez eux. Avec la peur de voir leurs frères burkinabés céder de plus en plus à la facilité de la stigmatisation et de l’amalgame.
Comment est né Ansaroul Islam, premier groupe djihadiste de l’Histoire du Burkina Faso

3) Le Burkina Faso à l’épreuve du terrorisme (3/6). C’est après un séjour au Mali qu’Ibrahim Malam Dicko a fondé ce groupe. Aujourd’hui, il veut se rapprocher de l’Etat islamique.

Au cimetière de Ouagadougou, le 20 décembre 2016, des militaires rendent hommage aux douze soldats tués lors d’une attaque d’Ansaroul Islam à Nassoumbou, dans le nord du Burkina Faso, quatre jours plus tôt.

Vendredi 16 décembre 2016. A Nassoumbou, une commune plantée dans les dunes de sables de la région du Sahel, douze militaires tombent sous les balles tirées par une trentaine d’hommes. Au Burkina Faso, jamais une attaque d’un poste de sécurité n’a fait autant de morts. Une semaine plus tard, les autorités découvrent, sur Facebook, une revendication portée par un groupe jusqu’alors encore inconnu : Ansaroul Islam.

Le message est signé par un certain Ibrahim Malam Dicko. Dans les bureaux de l’état-major de l’armée, on sonne l’alerte. Ce nom typique de l’ethnie peule ne leur est pas étranger. « Depuis deux ou trois ans, nous suivons des prêcheurs radicaux burkinabés. C’est comme cela que nous avons entendu parler de Malam », explique une source au sein de la gendarmerie. Les autorités comprennent qu’elles viennent d’assister à la naissance du premier groupe terroriste burkinabé de l’Histoire.

Assassinat de personnes suspectées de collaborer avec l’Etat, menaces dans les écoles, attaques contre les postes de sécurité… Depuis le début de l’année, Ansaroul Islam fait monter la pression dans le nord du Burkina Faso. « Nous n’arrivons pas à maîtriser leur capacité de nuisance, car nous avons laissé trop de temps s’écouler », avoue un haut gradé.

Un homme « pieux » et « discret »

A Djibo, chef-lieu de la province du Soum, Malam est connu depuis des années. C’est un enfant de la province, il est intégré. Il est né dans les environs de Soboulé, un village situé au nord de Djibo, à une poignée de kilomètres de la frontière malienne. Passé par l’école républicaine classique puis par l’école coranique, au Burkina Faso puis à l’étranger, il a épousé la fille d’un des grands imams de Djibo.

Malam est considéré comme un homme « pieux » et « discret ». Alors quand il crée Al-Irchad, une association pour la promotion de l’islam, la population de Djibo approuve, le gouvernement aussi. En juillet 2012, l’Etat délivre à Al-Irchad un récépissé officiel. Malam crée son école coranique, donne des prêches dans sa mosquée et sur les ondes de la LRCD et de la Voix du Soum, deux radios locales.

Au départ, son discours, décrit comme « tolérant » et « égalitariste », séduit.

Lors de ses interventions, les valeurs qu’il défend sont bien loin des idées terroristes qu’il prône aujourd’hui. Son discours, décrit comme « tolérant » et « égalitariste », séduit. « Malam a exploité des tensions latentes. A la radio, il mettait les Peuls et les Rimaïbé sur un pied d’égalité, en disant qu’il ne fallait pas faire de différence entre nous, que nous étions tous frères », relate un Peul de Djibo.

Les Rimaïbé, descendants des esclaves faits par les Peuls au lendemain de leur conquête du Soum, au XVIIe siècle, sont majoritaires dans la province. Les trois chefferies coutumières peules, détentrices du pouvoir, continuent d’entretenir l’idée que les Rimaïbé restent leurs esclaves. Aussi, avec son discours égalitariste, Malam s’est-il attiré les faveurs des Rimaïbé. « Mais la chefferie a commencé à voir Malam comme quelqu’un qui venait disperser leur troupeau. Elle a senti qu’il était en train de mettre du sable dans leur couscous », analyse une source sécuritaire locale.

« L’élève veut dépasser le maître »

En 2015, Malam est de plus en plus isolé dans son fief. Il entreprend un voyage au Mali. Il sera arrêté par les forces françaises en septembre, avant d’être relâché mi-2016. De retour à Djibo, il a changé de discours. Malam s’est radicalisé. Au sein d’Al-Irchad, son extrémisme passe mal auprès de la majorité. Lui et ses plus fervents partisans décident de s’en extraire pour créer leur propre groupe : Ansaroul Islam.

Plusieurs sources estiment qu’ils ne sont qu’une centaine à être venus grossir les rangs du groupe local. Ansaroul Islam commence à intimider la population, interrompant des mariages et des baptêmes qu’ils jugent trop fastueux. « Nous avons pris cela comme un deuil, raconte timidement un habitant de Djibo. Nous ne sommes pas pour mais personne ne dit rien, par peur. »

Malam veut faire reculer l’Etat dans le Nord et rêve de voir renaître le royaume peul du Macina

Car l’un des axes de la stratégie du groupe est d’éliminer les Burkinabés qui s’opposent à leurs pratiques et les intermédiaires qui collaborent avec l’Etat. Malam veut faire reculer l’Etat dans le Nord et rêve de voir renaître le royaume peul du Macina, fondé au début du XIXe siècle par Sékou Amadou, un illustre marabout.

Un dessein qu’il partage avec celui que l’on présente comme son maître, le prêcheur malien Hamadoun Koufa, fondateur du Front de libération du Macina (FLM), un groupe affilié à Ansar Dine. Mais depuis quelques mois, les deux hommes se sont éloignés. « L’élève tente de dépasser le maître. Cela n’a pas plu à Koufa », résume une source sécuritaire.

De son côté, Malam désapprouve la décision de Koufa de s’être rallié au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, une nouvelle coalition dont la naissance a été annoncée le 1er mars. Présidée par Iyad Ag Ghali, fondateur d’Ansar Dine, elle regroupe les grands pontes du terrorisme ouest-africain, d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) à Al-Mourabitoune.

Une alliance avec l’EI ?

« Malam cherche à se rapprocher de l’Etat islamique [EI] », poursuit notre source militaire. Depuis l’été dernier, la branche ouest-africaine de l’EI, dirigée par Adnane Abou Walid Al-Sahraoui et baptisée Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), a multiplié les percées en territoires burkinabé et nigérien. L’alliance avec un groupe local tel qu’Ansaroul Islam lui permettrait de renforcer ses appuis. « Si les deux groupes cherchent vraiment à s’unir, ils vont vouloir faire un gros coup pour annoncer leur alliance », craint un haut gradé.

Depuis quelques semaines, les renforts militaires promis depuis des mois par le gouvernement commencent à arriver dans le nord du Burkina Faso. Cette présence militaire renforcée a rassuré les populations de la zone. A Ouagadougou et dans les autres grandes villes burkinabées, le doute s’est au contraire installé. Certains pensent que l’action gouvernementale a réellement fait perdre du terrain aux terroristes, d’autres craignent que cette éclaircie ne soit que le calme avant la tempête.

Au Burkina, le rédacteur en chef d’une radio islamique en djihad contre le terrorisme

4) Le Burkina Faso à l’épreuve du terrorisme (4/6). Sur Radio Solidarité, à Ouahigouya, Abdoul Karim Sawadogo lutte contre une interprétation dévoyée du Coran.

Le rédacteur en chef de Radio Solidarité, Abdoul Karim Sawadogo (au centre), lors de son émission « Bangré Vuim », en compagnie de représentants de différentes religions et de la société civile, le 20 mars 2017, à Ouahigouya, au Burkina Faso.

Au-dessus de la porte du studio A, l’ampoule rouge s’est allumée. L’émission « Bangré Vuim », (« Comment vivre avec l’autre », en langue locale) va bientôt commencer. Ordinateur à la main, Abdoul Karim Sawadogo pousse la porte capitonnée bleue et s’engouffre dans la salle. Ce lundi 20 mars, le rédacteur en chef de Radio Solidarité, une radio islamique siégeant à Ouahigouya, dans le nord du Burkina Faso, a invité un prêtre, un imam, un pasteur et un représentant de la société civile à débattre autour des questions sécuritaires. Quelques heures plus tôt, le détachement militaire de Nassoumbou a été attaqué. Pour le journaliste de 31 ans, en parler est une nécessité.

 « Au début, nos émissions traitaient surtout de cohésion sociale. Mais l’an dernier, le terrorisme a commencé à dominer l’actualité. J’entendais beaucoup de Burkinabés accuser l’islam. Or le Coran n’a jamais dit qu’il fallait commettre des actes terroristes ! J’ai donc modifié la ligne éditoriale de la radio pour sensibiliser les auditeurs à ces questions », raconte Abdoul Karim Sawadogo quelques minutes avant le lancement de « Bangré Vuim ». C’est ce programme, créé en 2014, qui a propulsé le journaliste ivoiro-burkinabé à la tête de Radio Solidarité. Depuis, l’émission est diffusée en direct chaque lundi soir dans toute la région du Nord.

Lutter contre les amalgames

Créée en 2009, Radio Solidarité est la seule radio islamique de tout le nord du Burkina Faso, majoritairement musulman. Pour le rédacteur en chef, donner le point de vue de l’islam sur le terrorisme, expliquer aux musulmans ce que dit vraiment le Coran et ce qu’est réellement le djihad est devenu un devoir afin de lutter contre les amalgames et la radicalisation qui monte dans le nord du pays.

L’initiative est unique. Ces derniers mois, les radios locales burkinabées ont davantage été une source d’inquiétude que d’espoir pour les autorités. Certains prêches d’imams au discours radical, diffusés en direct sur les ondes, ont posé problème. Comme à Djibo, fief du groupe terroriste Ansaroul Islam, à une centaine de kilomètres au nord-est de Ouahigouya : le Burkinabé Ibrahim Malam Dicko, fondateur d’Ansaroul Islam, prêchait sur les radios locales La Voix du Soum et LRCD. Depuis, le Conseil supérieur de la communication a interdit les prêches en direct.

En décembre 2016, Abdoul Karim Sawadogo a été confronté à ce problème : « Un prêcheur m’a demandé de passer en direct. J’ai dit non. Il a vraiment insisté, il voulait payer 150 000 francs CFA [229 euros] la demi-heure. Je lui ai proposé de l’enregistrer avant de le diffuser, mais il n’a pas accepté. Que voulait-il bien pouvoir dire en direct sur ma radio ? » s’interroge-t-il lors de la pause de l’émission.

« Les terroristes n’aiment pas la bière, il paraît qu’ils vont attaquer les maquis de Ouahigouya »

Autour de lui, les invités se lèvent, le visage perlant de sueur, pour prendre l’air avant la reprise. Dans le studio, la température avoisine les 50 °C. L’ambiance décontractée tranche avec l’atmosphère tendue qui règne à Ouahigouya. Depuis quelques semaines, la peur a gagné la ville. Les Caraïbes, L’Escale +, Le Lingot… Au bord du goudron, les maquis sont moins remplis qu’à l’ordinaire. « Les terroristes n’aiment pas la bière, il paraît qu’ils vont attaquer les maquis de Ouahigouya maintenant », lâche un passant rencontré à quelques mètres du siège de la radio.

Abdoul Karim Sawadogo, lui, refuse de céder à la psychose malgré les menaces lancées à l’encontre de certains journalistes. En décembre 2016, vers Djibo, un animateur d’une radio locale a été menacé en direct par un auditeur parce qu’il avait osé parler de planification familiale. Depuis, ce sujet n’est plus abordé sur les ondes. « Beaucoup de gens m’ont alerté, m’ont dit de ne plus parler de certains sujets, surtout du terrorisme, car je risquais d’être attaqué. Mais je ne crains que Dieu », clame-t-il en se dirigeant dans la vaste cour abritant le siège de Radio Solidarité.

« Construire la paix »

C’est ici qu’il a grandi, dans cet immense complexe islamique baptisé « Cité des sciences ». Né en Côte d’Ivoire de parents burkinabés partis de l’autre côté de la frontière pour cultiver le cacao, Abdoul Karim Sawadogo a quitté les siens à l’âge de 9 ans pour s’installer à Ouahigouya. Le cheikh fondateur de la Cité des sciences l’a recueilli.

« Mon père ne voulait pas que je reste en Côte d’Ivoire à travailler dans les champs. Il disait que si je ne m’éloignais pas de lui, je ne pourrais jamais aller à l’école. Il m’a envoyé au Burkina Faso parce qu’il m’aimait », confie-t-il avec émotion, en s’asseyant au pupitre de l’une des salles de l’école franco-arabe jouxtant le siège de la radio. C’est sur ce banc qu’il a fait ses classes. Assidu en cours, il est vite devenu le protégé du directeur. « J’étais comme son fils. Il a cru en moi », poursuit-il, les yeux brillants.

Aujourd’hui, Abdoul Karim Sawadogo est à la tête d’une équipe de dix personnes et a développé un réseau de correspondants présents dans les 45 provinces du Burkina Faso. « J’aimerais faire plus, créer d’autres émissions pour exprimer le point de vue de la religion sur l’actualité. Mais nous manquons de moyens », regrette-t-il en refermant la porte capitonnée du studio A.

« Animistes, chrétiens, musulmans… Nous prions et nous vivons nos problèmes ensemble »

Derrière lui, le pasteur, l’imam et le prêtre échangent des accolades. L’émission est terminée. Les responsables religieux se connaissent bien, c’est la deuxième fois qu’ils participent à « Bangré Vuim ». « Animistes, protestants, catholiques, musulmans… Nous prions et nous vivons nos problèmes ensemble, comme les enfants d’un même père et d’une même mère, soutient l’imam. Je suis très content d’avoir participé à cette émission. Elle nous permet de faire comprendre aux Burkinabés que les religions ne sont pas là pour se faire la guerre, mais pour construire la paix. »

Au Sahel burkinabé, musulmans et catholiques unis contre la guerre

5) Le Burkina Faso à l’épreuve du terrorisme (5/6). Depuis 1969, l’Union fraternelle des croyants de Dori se réunit chaque mois pour préserver le dialogue interreligieux.

De gauche à droite : l’imam Mamoudou Yaya Cissé, son traducteur et le prêtre Paul Ramdé, président de l’Union fraternelle des croyants de Dori, le 20 mars 2017, au Burkina Faso. Crédits : Morgane Le Cam

Un prêtre à la mosquée. Une scène fréquente à Dori, « la capitale du Sahel burkinabé », comme on surnomme cette commune à partir de laquelle se dressent les dunes de sables du nord-est du pays. Ce lundi 20 mars, le père Paul Ramdé est attendu. Sous le vaste hangar de tôle ombrageant la cour de la grande mosquée, une dizaine de musulmans entament la prière. Le père Ramdé se fraye une place sur les nattes et tapis couvrant l’asphalte et tend les paumes vers le ciel, lui aussi.

Catholiques, musulmans… Ici, pas de distinction, bien au contraire. Les deux communautés religieuses se sont alliées. Depuis 1969, l’Union fraternelle des croyants (UFC) de Dori regroupe 25 catholiques et 25 musulmans, sous la présidence actuelle de Paul Ramdé. « La recherche de Dieu diffère en fonction des religions, mais nous avons tous le même objectif : gagner la paix. Cette différence est une richesse dont nous devons parler afin de mieux vivre ensemble », dit l’imam de la grande mosquée.

Des mots qui pèsent lourd

Sur son tapis de prière rouge et or, Mamoudou Yaya Cissé entame le dialogue. Comme chaque mois depuis bientôt cinquante ans, l’UFC se réunit pour échanger, débattre et trouver des solutions afin de préserver le dialogue interreligieux. Avec la montée de la menace terroriste dans le nord du Burkina Faso, ces assemblées sont devenues une nécessité pour les membres de l’UFC.

« Ces gens qui mettent l’islam en avant pour faire leur guerre sont des menteurs »

Depuis 2015, une vingtaine d’attaques ont été perpétrées le long de la frontière malienne, entraînant la mort de plus de 70 personnes, selon le ministère de la sécurité. Des événements qui ont injustement braqué les projecteurs sur les musulmans. « Depuis ces attaques, on fait de la sensibilisation lors des prêches, afin que tout le monde sache que la religion, ce n’est pas la guerre. Ces gens qui mettent l’islam en avant pour faire leur guerre sont des menteurs », explique calmement Mamoudou Yaya Cissé.

A sa droite, Paul Ramdé acquiesce. Dans la région du Sahel, plus de 95 % de la population est de confession musulmane, selon les chiffres de l’UFC. Les mots des imams pèsent lourd et ont une grande influence sur les fidèles. Alors l’union communique, inlassablement, ses messages de paix pour toucher un maximum de croyants.

Mais l’UFC n’existe qu’à Dori et Gorom-Gorom, une commune située un peu plus au nord. « A Djibo, là où la menace terroriste est concentrée, il n’y a pas d’organisation qui permette aux différentes communautés religieuses de se réunir pour parler. Ça ne facilite pas les choses… » regrette Paul Ramdé. Aujourd’hui, la menace est trop grande pour permettre à l’UFC d’y implanter une antenne.

Cinq écoles de la paix

Déjà en 2014, l’UFC de Gorom-Gorom a dû suspendre une de ses activités à cause de l’insécurité persistante au Mali voisin. Tous les deux ans, des jeunes catholiques et musulmans sillonnaient pendant quelques jours les pays limitrophes à bord d’un bus. « L’objectif de cette caravane pour la paix était de montrer que le dialogue entre les religions est possible. Mais nous avons dû arrêter, les jeunes étaient trop exposés », soupire Monseigneur Carlos, président de l’UFC de Gorom-Gorom.

« Mais nous avons créé des Dudal Jam », complète Paul Ramdé. En fulfuldé, la langue de l’ethnie peul, « Dudal Jam » signifie « école de la paix ». Aujourd’hui, cinq centres disséminés dans le pays permettent aux jeunes volontaires d’apprendre et d’échanger autour des notions de paix, de tolérance et de différence.

 « Il faut que nous continuions à nous parler, à nous concerter », poursuit l’imam. Les mains posées sur son boubou bleu aux bordures d’or, il se lève, après avoir répété une dernière fois son message : « Seul le dialogue et l’information permettront de prévenir les violences. » Le soleil est au zénith, il est temps de clore la réunion : 13 heures approche, l’heure pour les musulmans d’aller prier.

Quand les enfants terribles de Dieu et d’Allah font exploser de rire les Burkinabés

6) Le Burkina Faso à l’épreuve du terrorisme (6/6). Pour désamorcer les tensions religieuses, les humoristes ivoiriens Zongo et Tao s’en donnent à cœur joie.

Autorités coutumières et religieuses, hommes politiques et intellectuels burkinabés, organisations internationales et scientifiques : le 7 mars, une centaine de personnalités étaient réunies dans la salle de conférence de Ouaga 2000, quartier huppé de la capitale burkinabée. Les visages sont tirés et les yeux fatigués ; on entendrait une mouche voler. Depuis cinq jours, ils assistent au Symposium international de Ouagadougou sur le dialogue interreligieux et interculturel. Une succession de conférences de spécialistes explorant des pistes afin de préserver et consolider la paix.

Présentation de notre série   Le Burkina Faso à l’épreuve du terrorisme

Pour réveiller les esprits, une « animation humoristique » est proposée. Face à l’imposant pupitre où siègent les dirigeants du colloque, deux hommes montent sur scène. « Mareshal Zongo » joue un musulman, « Tao Le Sapeur » un catholique.

Tao : Vous, les musulmans, vous êtes incertains. Chez nous, les dates des cérémonies sont connues à l’avance, planifiées depuis des millénaires : Pâques, Noël, la Toussaint… Mais vous, vous n’avez pas de précision dans votre affaire. Comme vous n’avez pas de date précise, vous comptez sur la nouvelle lune donc vous êtes toujours obligés de vous battre pour chercher la lune dans une bassine d’eau, comme des enfants…

Zongo : Tu sais, la religion musulmane est une religion de suspense. C’est ça qui donne du piment à la fête. Vous là, espèces de féticheurs… Un petit menuisier de quartier prend deux morceaux de bois, un long, un court, et fabrique une croix. Vous, sans réfléchir, vous vous mettez à genoux devant en disant “Seigneur viens me sauver”. Idolâtres… Le jour où Dieu va se rendre compte que vous le laissez pour prier devant des morceaux de bois, vous allez connaître la colère de Dieu.

Tao : OK ! Et vous alors, quand vous allez à La Mecque, vous faites un footing autour de quelque chose là, c’est quoi ?

Dans l’assemblée, les corps se redressent et les éclats de rires retentissent franchement. « Les Enfants de Dieu », le sketch des humoristes ivoiriens Bernard Tao et Nestor Gole, fait réagir.

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« C’est une caricature d’un conflit opposant deux religieux, chacun pensant que sa religion est meilleure que celle de l’autre, explique Nestor Gole, alias Zongo. C’est une réalité. Aujourd’hui, musulmans et catholiques ont beaucoup de reproches à se faire mais ils n’osent pas le dire. Ça crée des tensions. »

« Toujours ensemble, jamais d’accord »

« Les Enfants de Dieu » naît en 2004, deux ans après le début de la crise ivoirienne. Les deux comédiens assistent à une opposition politique et religieuse sanglante entre le sud de la Côte d’Ivoire, à majorité chrétienne, et le nord, à majorité musulmane. « Nous entendions beaucoup de discours haineux. Nous avons donc voulu faire un spectacle qui interpelle, illustrer ces discours et les caricaturer à travers ces deux personnages », poursuit Nestor Gole.

Nestor Gole, c’est la « grande gueule » du duo. Une taille imposante et de longues dreadlocks qui tranchent avec l’allure et le caractère plus discret et réservé de son partenaire. Une complémentarité dans la vie qui colle avec leur slogan sur scène : Zongo et Tao, « toujours ensemble, jamais d’accord ».

Les deux hommes se sont rencontrés en 1996 sous les projecteurs de « Dimanche Passion », une émission télé ivoirienne consacrée à l’humour. Venant tous deux du théâtre, ils y participent avec leurs troupes respectives, Djeli Théâtre pour Zongo, Bébé Gâté pour Tao. « Nous étions les VMC de nos troupes, c’est-à-dire les “Va me chercher ci ou ça”, les personnes les moins importantes. Alors nous nous sommes dit : pourquoi ne pas nous mettre ensemble et créer un duo important ? » rit Nestor Gole.

« Les Bons Voisins », « Côte d’Ivoire-Burkina, y’a quoi ? »… Vingt ans plus tard, Zongo et Tao ont une dizaine de spectacles à leur compteur et vivent de leur passion. « Les Enfants de Dieu », leur dernière production, n’est pas prête de s’essouffler. Pour coller à l’actualité de la sous-région, dominée depuis des années par la montée du terrorisme, les deux humoristes ont fait évoluer les dialogues de ce sketch. Quitte à choquer.

Tao : Vous les musulmans, vous n’êtes pas unis. Je vais te citer deux groupes. Le premier, c’est ceux qui s’habillent en boubou blanc du matin au soir comme des saints, alors qu’on sait ce qu’ils font en bas. Le deuxième, c’est ceux qui s’habillent tout en noir, on dirait des ninjas. Mais arrêtez de faire peur aux gens, de traumatiser le monde ! A cause de vous, chaque fois qu’on voit quelqu’un en boubou avec une longue barbe c’est la panique. Le monde entier n’est plus tranquille parce que vous êtes partout en train d’endeuiller de pauvres innocents pour rien !

Dans le public, certains visages se crispent. Les humoristes seraient-ils allés trop loin ? « On ne peut pas aborder un sujet aussi sensible sans qu’il y ait des gens qui s’opposent. Dans la salle, nous avons senti que des gens étaient blessés », reconnaît timidement Bernard Tao.

« Il y en a qui ne supportent pas ce qu’on fait, qui viennent nous menacer subtilement en nous disant “Attention, vous vous amusez avec ma religion”. C’est idiot, car c’est une caricature, défend Nestor Gole. Nous ne disons pas que tous les musulmans sont comme ci et tous les catholiques comme ça. Nous disons simplement que dans les rangs, il y a des radicaux qui débordent. Et il faut en parler. »

Dénoncer, informer, sensibiliser

Nestor Gole et Bernard Tao veulent faire de l’humour engagé. Dire tout haut ce que certains pensent tout bas afin de désamorcer les tensions. Depuis 2004, leur sketch a fait le tour de la sous-région, sur les planches des théâtres mais aussi dans le cadre d’opérations de sensibilisation.

Ces ateliers, organisés en partenariat avec des ONG, n’ont pas toujours été faciles à préparer« Certaines organisations n’ont pas voulu qu’on touche au problème de cette façon. Elles préféraient qu’on propose des solutions. Mais si on ne touche pas au problème, comment peut-on trouver des solutions ? » s’interroge Nestor Gole.

Dénoncer, informer, sensibiliser. Pour le duo, l’humour ne doit pas se limiter au rire et au ridicule. Il doit être utile et faire réfléchir le public. Aussi Zongo et Tao cherchent-ils à faire encore plus voyager leurs « Enfants de Dieu » à l’étranger pour sensibiliser un maximum de spectateurs. En parallèle, le duo travaille sur un nouveau spectacle : « Les Anciens et les Nouveaux ». Une thématique qui, au vu des différentes transitions politiques récemment intervenues dans la sous-région, devrait trouver un certain écho auprès du public.

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LE FRANC CFA

Un article du journal  LE MONDE sur le sujet. Ou le risque de voir la monnaie devenir un enjeu de souveraineté au détriment de son rôle économique. Le FRANC CFA  donne en effet à une dizaine de pays une stabilité monétaire précieuse qui a permis  de limiter les conséquences désastreuses de troubles politiques que certains d’entre eux ont dû subir.

Attention, sujet sensible ! Un débat serein sur l’avenir du franc CFA, plus de soixante-dix ans après sa création, fait toujours figure de mission impossible. Les étudiants du programme Europe-Afrique de Sciences Po en ont fait les frais, en voulant enquêter sur le ressenti des Africains à l’égard de cette monnaie partagée par quinze Etats de leur continent et garantie par le Trésor français. Un questionnaire envoyé en février, par le biais des réseaux sociaux, suscita une telle déferlante de réactions enfiévrées que l’exercice fut abandonné. « Il était matériellement impossible d’en venir à bout », explique-t-on sobrement sur le campus de Reims qui héberge le programme.

Ainsi va le franc CFA. Vestige du colonialisme pour les uns, gage de stabilité pour les autres, il reste une source de polémiques inépuisables, ravivées ces derniers mois à coups d’ouvrage au vitriol et de manifestations. L’organisation de cette monnaie commune ne figure pas formellement à l’ordre du jour de la réunion semestrielle des grands argentiers de la zone franc : ceux-là se retrouvent, vendredi 14 avril, à Abidjan, en Côte d’Ivoire, en présence du ministre des finances français, Michel Sapin, pour parler croissance, développement et convergence.

La discussion serait-elle taboue ? Aucunement, assure Paris, alors que le président François Hollande s’est dit ouvert, en mars, « à toutes les propositions » que les Etats membres pourraient formuler à cette occasion. « On nous reproche parfois de vouloir décider à la place des Africains, explique au Monde M. Sapin. Or cette monnaie est africaine et c’est à eux de nous dire s’ils souhaitent des évolutions. »

« Servitude monétaire volontaire »

Ce système tant décrié par certains repose sur un mécanisme d’une grande simplicité : la France s’engage à assurer la convertibilité totale de la devise avec l’euro (le franc jusqu’en 1999). En contrepartie, les Etats adhérents doivent déposer 50 % de leurs réserves de change sur un « compte d’opérations » ouvert auprès du Trésor français par les deux banques centrales de la zone : celle d’Afrique centrale, basée à Yaoundé (Cameroun), et celle d’Afrique de l’Ouest, située à Dakar (Sénégal). La parité du franc CFA avec l’euro est fixe et les transferts de capitaux sont libres entre la zone franc et l’Hexagone. Ces principes ont été inscrits dans le marbre dès les accords de Bretton Woods, en 1944. Est-il temps de repenser un dispositif plus que septuagénaire ?

La balle est dans le camp des dirigeants africains. Mais rien ne dit qu’ils souhaiteront s’en saisir. « Notre monnaie est saine et dans de bonnes mains », a tranché lundi Alassane Ouattara, président de la Côte d’Ivoire. Sans ce poids lourd de la zone, difficile d’imaginer un grand bouleversement, surtout quand la plupart des autres chefs d’Etat se tient prudemment en retrait. A l’exception des présidents du Tchad, Idriss Déby, et du Burkina Faso, Roch Kaboré, qui ont plaidé ces derniers mois en faveur d’une plus grande souveraineté monétaire… sans trop s’étendre sur la marche à suivre.

« Cette inertie, c’est ce que j’appelle la servitude monétaire volontaire », se désole l’économiste Kako Nubukpo. Ce Togolais aussi affable que pugnace a fait de la critique du franc CFA son combat personnel. Au point de se voir remercié, en 2015, de son poste de ministre de la prospective. Trop de bruit, trop de vagues. Désormais actif au sein de l’Organisation internationale de la francophonie, le quadragénaire a relancé la polémique à l’automne 2016, en publiant, avec d’autres économistes africains et français, Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le franc CFA ? (La Dispute, 242 p., 15 euros)

Une stabilité du taux de change

Sa conviction ?  Le maintien de cette parité avec le successeur du deutschemark se ferait au détriment du financement de ces économies parmi les plus pauvres du monde. La vigueur de la monnaie, agissant comme une subvention à l’importation, découragerait les productions locales. Résultat : des pays enfermés dans une économie de rente de matières premières et qui, malgré une devise partagée, échangeraient peu entre eux.

« Mais au lieu de penser à l’intérêt général, nos élites ne voient que leur intérêt particulier : elles profitent de cet arrangement pour acheter des appartements à Paris et placer leur argent sur des comptes à l’étranger, accuse M. Nubukpo. Et puis, le taux de change est un indicateur de la qualité de la gouvernance et c’est aussi pour cela que les chefs d’Etat restent attachés au CFA : celui-ci masque leurs défaillances. »

Le bilan de cette monnaie commune est loin d’être complètement négatif pour ses utilisateurs. Parmi ses vertus : une maîtrise de l’inflation sans équivalent dans le reste de l’Afrique subsaharienne. Et une stabilité du taux de change qui envoie un signal positif aux investisseurs et exonère les Etats membres d’une défense parfois coûteuse de la monnaie, au moment même où d’autres économies du continent luttent contre les dépréciations brutales. C’est le cas du Nigeria et du Ghana dont les devises se sont effondrées ces derniers mois. « Des pays africains qui ont opté pour un régime de changes flottants ont connu des trajectoires économiques catastrophiques, comme la Mauritanie et Madagascar », renchérit Jean-Michel Severino, le patron d’Investisseurs et Partenaires, un fonds d’investissement pour les PME africaines.

« Il faut rompre le cordon ombilical »

Mais pour l’ex-directeur de l’Agence française de développement (AFD), le sujet mérite que l’on s’y attarde. Pas tant pour des raisons économiques que politiques et identitaires : « Soixante-dix ans après les indépendances, avoir une devise garantie par l’ancien colonisateur est difficile à accepter. » Cet argument est brandi par les contempteurs les plus virulents d’un système vécu comme l’ultime avatar de la Françafrique. « Il faut rompre le cordon ombilical entre la France et ses anciennes colonies, or sans souveraineté monétaire, pas d’indépendance ! », fulmine ainsi Alain Toussaint, un ancien porte-parole de l’ex-président ivoirien défait, Laurent Gbagbo, et organisateur de manifestations contre le franc CFA.

Reste à s’interroger sur les pistes d’évolution. Seuls les plus radicaux prônent un « CFAxit » tant effraient les risques d’une transition mal gérée, avec son corollaire de fuites de capitaux et de dévaluations en série… Certains, comme Kako Nubukpo préconisent d’introduire une dose de flexibilité tout en arrimant le CFA à un panier de devises qui comprendrait l’euro, le dollar, la livre sterling et le yuan chinois. Une option qui interroge le rôle du Trésor français, dont on imagine mal qu’il garantisse la convertibilité du franc avec toutes ces monnaies. D’autres enfin proposent d’ouvrir la porte à de nouveaux Etats étrangers au passé colonial comme le Ghana ou la Gambie, deux ex-colonies britanniques.

« La plupart des présidents africains, en privé, ont des réticences sur le modèle actuel mais ils sont retenus par une méconnaissance technique et la peur de conséquences politiques avec la France », affirme Carlos Lopes, ancien secrétaire général de la Commission ­économique des Nations unies pour l’Afrique. Une première étape symbolique, suggère-t-il, pourrait être un changement d’appellation. Depuis 1960, le sigle CFA signifie Communauté financière africaine, en Afrique de l’Ouest, et Coopération financière en Afrique, pour l’Afrique centrale. Mais la rue africaine retient surtout son nom d’origine : le franc des Colonies françaises d’Afrique.